L’immunologiste Frédéric Altare, directeur du département d'immunologie au Centre de recherche en cancérologie et immunologie Nantes-Angers, répond aux questions de la Ligue contre l’obésité. Cet spécialiste de la régulation des réponses inflammatoires dresse un état des lieux des relations entre obésité et coronavirus SARS-CoV-2.

L’immunologiste Frédéric Altare, directeur du département d’immunologie au Centre de recherche en cancérologie et immunologie Nantes-Angers, répond aux questions de la Ligue contre l’obésité. Ce spécialiste de la régulation des réponses inflammatoires dresse un état des lieux des relations entre obésité et coronavirus SARS-CoV-2.

Au soir du 12 mars, lors de sa toute première intervention, le chef de l’Etat a expliqué qu’il fallait protéger, en priorité, les personnes fragiles, et nomment celles qui souffraient d’obésité. Savait-on déjà les risques qu’elles encourraient ?

Oui, à cette date on avait déjà des informations sur l’épidémie chinoise qui avait démarré plusieurs mois auparavant, et au cours de laquelle il avait été rapporté une sensibilité particulière de certaines personnes, parmi lesquelles étaient listées les personnes souffrant d’obésité.


Pourquoi les personnes en surpoids ou en situation d’obésité développent-elles une forme sévère de Covid-19 ?

Il est suggéré dans de nombreuses études, publiées au cours de la dernière décennie, que les personnes présentant un obésité dite « morbide » avaient une propension supérieure au reste de la population à développer des réactions inflammatoires sévères au décours d’infections telles que la grippe par exemple. On suppose donc que c’est la même chose dans le cas du Covid-19.



Beaucoup de recherches pointent du doigt les tissus adipeux et parlent d’orage inflammatoire. De quoi s’agit-il exactement ?

Il a été montré que le tissus adipeux des personnes présentant une obésité sévère induisait un état inflammatoire chronique chez ces individus, état inflammatoire qui pourrait donc favoriser l’orage cytokinique que l’on observe chez eux au cours de l’infection par le SARS-Cov2.



Expliquez-nous le mécanisme qui conduit à la tempête cytokinique et quelles sont les cellules immunitaires concernées par cet orage inflammatoire ?

Cet orage cytokinique correspond à une très forte activation de cellules pro-inflammatoires, qui en retour produisent une grande quantité de cytokines, d’où le nom d’orage cytokinique. Ces cytokines vont ensuite aller activer d’autres cellules inflammatoires qui vont aggraver cet état inflammatoire. Au démarrage de cet orage, on pense que ce sont des macrophages, cellules normalement chargées d’éliminer en particulier les corps étrangers de l’organisme et d’activer d’autres cellules de la réponse immunitaire appelées lymphocytes, également chargés d’éliminer les corps étrangers et les pathogènes. Chez les individus présentant une obésité sévère, il a été montré qu’une très forte concentration de ces macrophages était présente au sein des tissus adipeux, appuyant donc l’hypothèse de leur rôle essentiel dans cette réaction inflammatoire.



Deux chercheurs allemand et américain viennent d’annoncer que la protéine ACE-2 pourrait constituer « une porte d’entrée » à l’infection, ce qui expliquerait que les personnes obèses ont plus de risque de mourir du coronavirus. Qu’en pensez-vous ?

En effet, la protéine ACE-2 servirait de « porte d’entrée » au virus pour infecter les cellules de l’hôte. En se fixant sur cette protéine, le virus diminuerait l’activité d’ACE-2, ce qui entraînerait une aggravation des lésions inflammatoires induites par le Covid-19. En effet, ACE-2 est connue pour participer à la diminution des réponses inflammatoires, donc son inhibition par la fixation du virus priverait ainsi le patient d’un régulateur de l’inflammation, et induirait par la même des formes plus sévères de Covid-19, pouvant aller jusqu’au décès, donc le lien entre ACE-2 et risque de décès est justifié.



De nombreux pays comme La Grande-Bretagne ou les Etats-Unis ont très vite tiré la sonnette d’alarme en ciblant l’obésité comme facteur grave de Covid-19 et publié des données chiffrées. Pourquoi la France a-t-elle tardé à fournir des statistiques ?

Je ne suis qu’un scientifique, je ne suis donc pas le mieux placé pour commenter les décisions politiques.



Pour caractériser une forme grave de Covid-19, l’IMC>40 est resté longtemps la référence du Haut conseil de la santé publique avant d’abaisser ce seuil à l’IMC>30. Cette différenciation a-t-elle de l’importance vis-à-vis de l’infection ?

En fait, il est traditionnellement considéré qu’au-delà d’un IMC de 40, une personne entre dans ce que l’on nomme l’obésité « morbide », c’est à dire à risque d’entraîner des pathologies. C’est, en effet,au delà d’un IMC de 40 que l’on rencontre le plus souvent des pathologies associées comme le diabète de type 2, atherosclerose, maladies hépatiques… Dans le cas du Covid-19, il est apparu que des patients pouvaient présenter des formes sévères dès un IMC>30, ce qui a vraisemblablement entraîné cette décision.



Vous êtes immunologiste, spécialisé dans les inflammations liées à l’obésité. Pourquoi, selon vous, l’obésité n’est-elle pas reconnue comme une maladie à part entière ? Et pourquoi n’entre-t-elle pas dans la liste des Affections de longue durée (ALD) ?

Je suis, en effet, immunologiste et spécialisé dans la régulation des réponses inflammatoires. En revanche, je ne suis pas endocrinologue, donc difficile de vous répondre sur la classification de l’obésité.



La crise sanitaire du coronavirus, douloureuse pour les personnes atteintes d’obésité, peut-elle changer le regard sur l’obésité, à commencer par celui des autorités sanitaires ?

Je pense en effet que le Covid-19 a pu attirer l’attention sur les pathologies pouvant se greffer à une obésité sévère, et surtout que certaines pouvaient entraîner de fort risques de mortalité.



En Grande-Bretagne, le secrétaire d’Etat à la Santé vient d’ordonner une grande enquête pour faire la lumière sur les liens entre obésité et Covid-19. Eu égard à l’évolution constante des taux d’obésité en France depuis plus de vingt ans, peut-on imaginer une telle initiative dans notre pays ?

Les scientifiques n’attendent en général pas les décisions politiques pour s’intéresser à des problématiques majeures de santé. Je pense que le lien entre obésité sévère et Covid-19 ne fait désormais plus de doutes, et nombre de laboratoires à travers le monde ont déjà commencé à décortiquer cette relation pour en comprendre les détails.

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