Etudiante en communication à Paris, Jessica Scemama, 22 ans, experte en réseaux sociaux, a constitué autour d’elle une petite équipe motivée et efficace qui, depuis début septembre, a réussi à mobiliser, partout en France, des personnes vulnérables face à la Covid-19. Et même si le gouvernement reste silencieux, les « Vulnérables sacrifiés » n’ont pas dit leur dernier mot.

Etudiante en communication à Paris, Jessica Scemama, 22 ans, experte en réseaux sociaux, a constitué autour d’elle une petite équipe motivée et efficace qui, depuis début septembre, a réussi à mobiliser, partout en France, des personnes vulnérables face à la Covid-19. Et même si le gouvernement reste silencieux, les « Vulnérables sacrifiés » n’ont pas dit leur dernier mot.

Pourquoi s’être lancée dans cette bataille ?

Personnellement, je suis proche d’une personne vulnérable. Dés la fin du confinement, vers la fin juin, nous avions beaucoup d’interrogations concernant l’arrêt du dispositif qui protégeait les personnes vulnérables. Il y avait beaucoup d’incertitudes dans les médias, dans les réponses de l’Assurance maladie et même dans les FAQ (ndlr : Foire aux questions du gouvernement). On annonçait la fin dans deux semaines, puis au 31 juillet, puis au 31 août… Cette incertitude m’a poussée à me tourner vers des groupes Facebook lancés par des personnes vulnérables qui cherchaient, elles aussi, des informations. Très vite, j’ai été confrontée au désarroi et à la peur des gens. J’ai rencontré de nombreuses situations très différentes. J’ai essayé de leur venir en aide en leur fournissant des réponses lorsque je parvenais à trouver des éléments.


Avez-vous alerté les pouvoirs publics ?

Oui, plusieurs fois. La première fois, c’était le 24 août lorsque j’ai adressé une lettre ouverte au Président de la République, au Premier ministre, au ministre de la Santé et au ministre du Travail. Je leur ai expliqué que les personnes vulnérables vivaient un véritable enfer et qu’un retour au travail en présentiel les exposeraient quotidiennement au danger de contracter la Covid-19. Mais l’épée de Damoclès s’est rapprochée de leur tête. Lors de l’allocution du ministre de la Santé le 26 août, on a compris que le gouvernement allait mettre un terme rapidement au dispositif. Les mots étaient vagues alors que les personnes vulnérables attendaient de la précision. Cela s’est confirmé le 29 août avec l’annonce du décret réduisant les critères de vulnérabilité.


Comment avez-vous organisé cette mobilisation ?

Avec une personne avec qui j’étais en contact sur les réseaux sociaux, on a d’abord lancé une petite bataille médiatique. Un premier reportage télé sur BFM.TV a été diffusé le 26 août. D’autres personnes concernées ont contacté des politiques, des médias… Du coup, j’ai pris l’initiative de regrouper tous ces gens et je leur ai proposé de mener des actions ensemble sous le terme « Collectif Vulnérables sacrifiés ». Et le 31 août, jour de l’application du décret, on a déclenché la pétition sur Change.org qui a déjà réuni à ce jour près de 38 000 signatures. C’est un très gros travail collectif et je remercie toutes les personnes qui se sont mobilisées, et qui se mobilisent encore, pour tenter de faire avancer les choses.


Pourquoi ce terme de « Vulnérables sacrifiés » ?

Les personnes victimes de cette pandémie sont les personnes vulnérables. Quand au terme « sacrifiés », il revenait souvent dans les échanges. Les gens qui nous contactés avaient l’impression d’être abandonnés, oubliés, sacrifiés. Quand on entendait que l’activité partielle était prolongée pour sauver des entreprises mais pas prolongée pour sauver des vies, on avait l’impression d’être face à un sacrifice humain. La formule « Vulnérables sacrifiés » est née de cette colère.


Comment la pétition a-t-elle été accueillie sur les réseaux sociaux ?

Nous avons eu beaucoup de signatures immédiatement. Les médias ont montré de l’intérêt pour notre démarche. Médiapart, l’Humanité, BFM, CNews ont consacré des sujets à notre action. Le docteur Christian Lehmann et LeDoc sur Twitter, qui sont suivis par une communauté importante, ont été d’excellents relais dés le début. Nous avons réalisé une campagne très visuelle à base de photos-portraits et de témoignages. Elle a plutôt bien marché et cela a relancé l’intérêt des médias pour la cause.


Avez-vous été approchée ou sollicitée par les autorités sanitaires ou par les pouvoirs publics ?

Pas du tout ! Nous avons envoyé plusieurs lettres en identifiant les interlocuteurs, nous avons adressé un long courrier au professeur Delfraissy, qui préside le conseil scientifique mis en place par Emmanuel Macron, pour lui parler de l’absence de protection pour les personnes vulnérables… Malheureusement, nous nous sommes toujours heurtés à un gouvernement silencieux, à des autorités silencieuses.


Des politiques vous ont-ils soutenus ?

Oui, le député du Nord Fabien Roussel a écrit une lettre ouverte au ministre de la Santé. La sénatrice du Val-de-Marne Laurence Cohen a posé une question écrite au Sénat pour attirer l’attention sur les risques encourus par les personnes vulnérables. On lui a répondu en lui opposant toujours le même argument de « la désinsertion professionnelle ».


Avez-vous également saisi le Conseil d’Etat ?

Oui, nos signataires, nos followers, bref tous les gens de notre communauté qui souhaitaient engager une procédure ont déposé des recours en référé le 12 septembre. Nous avons téléphoné au greffe du Conseil d’Etat pour savoir quand les dossiers seraient examinés. Il nous a répondu qu’il y avait près de 500 recours et que cela prendrait du temps. En fait, tous ont été rejetés. C’était terrible car nous avions tous les jours au téléphone des gens qui nous disaient aller au travail avec la boule au ventre.


Aujourd’hui, le décret est suspendu à la suite d’un recours introduit le 24 septembre par la Ligue contre l’obésité, Olivier Berruyer du site lescrises.fr et de trois particuliers. Que comptez-vous faire ?

Nous allons continuer à faire du bruit car cette décision n’est qu’une suspension. C’est peut-être un moment de répit, mais nous nous retrouvons un peu comme au mois d’août : nous ne savons pas quand arrivera le nouveau décret, si le gouvernement en rédige un. Comprendra-t-il toutes les pathologies ? Alors que le Haut conseil de santé publique a déjà dit qu’il n’était pas en mesure de différencier les maladies les plus à risque, que va-t-il se passer ? Nous espérons que toutes les pathologies à risque seront retenues dans la liste, mais nous souhaitons aussi que les cohabitants soient protégés. On ne peut pas demander à une personne immuno-déprimée ou avec un cancer évolutif de s’isoler dans une pièce, et encore quand cela est possible. Lui demander de s’isoler de sa propre famille, de son mari, ce n’est pas tenable. Pas humain.


Fort de vos 38 000 signatures, avez-vous demandé un rendez-vous officiel au ministère de la Santé ?

Non, car on ne se sent pas du tout entendu. On aurait apprécié de recevoir une réponse à nos lettres. Qu’on soit vulnérable ou qu’on soit un proche, nous sommes les premiers concernés par la Covid-19 et par les décisions du gouvernement. Or, nous représentons 38 000 personnes vulnérables et nous nous sentons méprisés.


Philippe PALAT


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