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Depuis le 31 août dernier (décret du 29 août), la loi a considérablement réduit la définition des personnes vulnérables à la Covid-19 pouvant bénéficier du dispositif de chômage partiel. Au risque de mettre en danger les personnes souffrant d’obésité et d’accroître les inégalités sociales. Professeur d’économie à l’Université de Bordeaux, Jérôme Wittwer a accepté de donner son analyse de la situation à la Ligue contre l’obésité. Il préconise que chaque situation de vulnérabilité soit évaluée par le médecin traitant ou la médecine du travail.

Quel regard portez-vous sur le nouveau décret du 29 août qui réduit la définition des personnes vulnérables au Covid-19 ?

C’est un décret qui a été insuffisamment discuté. Il peut avoir des conséquences majeures. Ce n’est pas un décret technique, c’est un décret qui change la stratégie de lutte contre le Covid-19. Ce type de décret ne peut être pris qu’après une large concertation et on a clairement l’impression que cela n’a pas été le cas. Le nouveau décret ne mentionne par exemple plus les antécédents vasculaires cérébraux ou cardiaques (infarctus, angine de poitrine, accident vasculaire cérébral…), les maladies respiratoires (asthme, BPCO et emphysème). Enfin, le diabète et l’obésité ne sont plus considérés que pour les plus de 65 ans. Le décret du 5 mai retenait aussi les comorbidités du conjoint comme justification de chômage partiel pour les salariés en incapacité de télétravailler, ce qui mécaniquement augmentait encore le nombre de personnes pouvant prétendre à ce dispositif. La possibilité d’un chômage partiel pour vulnérabilité du conjoint a été supprimée par le décret du 29 août.



Pourquoi, selon vous, le gouvernement n’a-t-il pas maintenu le décret du 5 mai beaucoup plus protecteur ?

Tout le monde a, aujourd’hui, à peu près la même vision : le Gouvernement avait peur que le premier décret qui, lui, possédait un champ très large, puisse avoir un impact majeur sur la reprise économique. Entre le risque sanitaire et le risque d’effondrement économique, le Gouvernement est plus soucieux d’éviter la mise à l’arrêt de l’économie du pays. Nos analyses font apparaître que le décret du 5 mai pouvait concerner près de 3 millions de personnes. Sachant qu’il y a 28 millions de personnes qui travaillent, cela fait plus de 10% de la population en emploi. C’est considérable et cela peut avoir de très importantes répercutions sur l’activité économique. Le Gouvernement a bien conscience de ces chiffres et a pris mesure des conséquences possibles du décret du 5 mai. Il a donc donné un tour de vis, mais ce tour de vis n’a pas été suffisamment réfléchi.



Dans quelle stratégie s’inscrit ce décret ?

La stratégie de ce décret s’inscrit dans la prévention avec évidemment le respect des gestes barrières, le port du masque, le gel hydro-alcoolique et une vigilance accrue. Selon le décret, si cela est respecté, les risques sont minimes et donc il n’y a plus de raison de permettre aux personnes de ne pas travailler quand elles sont vulnérables. Mais cette stratégie-là est difficilement tenable dans certains cas. Le nouveau décret réduit donc quasiment à néant le principe du chômage partiel pour les salariés vulnérables.



Pensez-vous que le Gouvernement parie sur l’immunité collective ?

Non, je ne le pense pas. Je crois plutôt qu’il parie plutôt sur des effets atténués en terme de mortalité et de circulation active du virus. Le problème, c’est que la reprise d’activité d’une très grande partie de la population va se traduire immanquablement par une augmentation de la circulation de la Covid-19. En fait, il y a deux paris : celui de limiter la circulation du virus comme en Allemagne, par exemple, et celui de ralentir considérablement le taux de mortalité par rapport à celui que nous avons pu connaître au mois de mars, en raison notamment d’une meilleure prise en charge à l’hôpital et par une meilleure protection des plus de 65 ans qui sont les plus concernés par la mortalité liée à l’infection.



Un salarié vulnérable est-il désormais plus exposé à un licenciement ?

Effectivement, cela peut-être le cas. Si une personne vulnérable a des craintes justifiées de retourner au travail car elle ne peut pas télé-travailler et qu’elle refuse de manière ou d’une autre de reprendre son emploi, oui cela l’expose à des sanctions de son employeur. Cela va aussi exposer les médecins qui vont délivrer des arrêts maladie s’ils jugent les craintes de leurs patients légitimes. Comme il ne peut plus y avoir de chômage partiel pour vulnérabilité, cela va générer ce type de conséquences et créer, forcément, des tensions fortes avec l’employeur. C’est très difficile de l’évaluer, mais on ne peut pas exclure ces situations.



Dans une tribune publiée mi-septembre dans Libération (1) vous écrivez que ce décret est potentiellement dévastateur. Qu’entendez-vous par-là ?

Dévastateur… car si la mortalité repart et qu’on peut observer qu’une partie significative des personnes décédées suite à l’infection sont elles-mêmes des personnes en emploi pour la plupart vulnérables, cela peut avoir des effets dévastateurs en terme de retrait massif du marché du travail des personnes vulnérables. Des patients qui se jugeraient en danger ou l’activisme de certains syndicats ou certaines associations comme la Ligue contre l’obésité peuvent, par leur réaction, encourager la mobilisation, ce qui pourrait avoir des effets économique et social majeurs. Nous n’en sommes pas encore là, mais si nous assistons à une reprise de la mortalité, le monde de l’entreprise risque d’être secoué.



Ce nouveau décret peut-il avoir un impact sur les inégalités entre les travailleurs ?

Oui, et c’est un élément très important de la réflexion. En France, nous n’avons pas encore d’élément très fort permettant de montrer le gradient social de l’infection et de la mortalité. En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, par exemple, nous avons des éléments tangibles qui montrent un très fort gradient social pour le risque d’être infecté ou pour le risque de développer une forme grave de la maladie. Il n‘y a pas de raison que cela ne soit pas le cas en France. La crainte, c’est qu’on se rende compte dans un ou deux ans que l’épidémie a touché de manière très différenciée les populations en fonction de leur catégorie sociale. Ce serait un échec majeur de notre politique de santé publique. C’est sûr, le risque existe.



A quoi pourrait être liée cette différenciation ?

C’est lié à l’exposition d’être infectée via, par exemple, les transports en commun, la promiscuité dans le logement et aux types de métiers. Il existe aussi un grandient social en terme de vulnérabilité sanitaire puisque les malades chroniques sont plus nombreux parmi les ouvriers et les employés que parmi les cadres. Ces deux facteurs peuvent se superposer. De plus, il y a moins de possibilité de télétravail chez les ouvriers et les employés que chez les cadres. C’est donc naturellement que les personnes les moins qualifiées se retrouvent en première ligne.



Existe-il une autre façon de procéder pour protéger les personnes vulnérables comme, par exemple, les personnes qui souffrent d’obésité ?

Tout à fait. Il existe une autre stratégie qui est celle qui consiste à surprotéger les vulnérables et à organiser l’activité économique et nos relations sociales pour y parvenir. Si le décret du 5 mai était très large, il existe toujours des moyens d’appréciation au cas par cas, à condition d’être soutenu par un décret beaucoup moins strict que celui pris le 29 août. Il faudrait prendre en compte la vulnérabilité, l’exposition dans le métier, l’utilisation des transports en commun, etc. En cela, la place des médecins de ville et des médecins du travail est capitale. Le Conseil scientifique a d’ailleurs émis, en juillet, un avis qui allait dans ce sens. Il proposait que chaque situation de vulnérabilité soit évaluée par le médecin traitant et/ou le médecin du travail au regard de l’état de santé du salarié, de son exposition potentielle au travail et dans les transports, des possibilités d’aménagement de son poste de travail. C’était un avis de bon sens. Mais restreindre a priori si drastiquement l’accès au dispositif de chômage partiel pour vulnérabilité est dangereux. Il existe, on le voit, des solutions intermédiaires. Et on espère que le décret ne va pas s’appliquer de manière aussi stricte qu’on pourrait le craindre.



La médecine du travail n’a-t-elle pas un rôle majeur à jouer en cette période ?

Si ce n’est pas maintenant, elle n’en aura jamais. On connaît malheureusement la faiblesse de la médecine du travail en France par manque de moyens et de prérogatives, mais autant elle joue un rôle assez important dans le secteur public où elle se montre très active, autant dans le secteur privé, c’est plus difficile. Dans les cas de vulnérabilité, elle doit pouvoir jouer un rôle de médiateur si nécessaire entre l’employeur et l’employé.



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