Pour tenter de comprendre les ressorts de la maladie obésité, des chercheurs français se sont penchés sur le cadre de vie et sur l’influence du contexte urbain de 70 000 personnes. Maître de conférences en géographie quantitative à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et chercheur au Ladyss (1), Thierry Feuillet a piloté l’étude. Pour lui, Ie lien entre surpoids et niveau de précarité sociale est hautement probable. Il s’explique en répondant aux questions de la Ligue contre l’obésité.

Pour tenter de comprendre les ressorts de la maladie obésité, des chercheurs français se sont penchés sur le cadre de vie et sur l’influence du contexte urbain de 70 000 personnes. Maître de conférences en géographie quantitative à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et chercheur au Ladyss (1), Thierry Feuillet a co-piloté l’étude avec le professeur Jean-Michel Oppert, chef du service nutrition à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. Pour lui, Ie lien entre surpoids et niveau de précarité sociale est hautement probable. Il s’explique en répondant aux questions de la Ligue contre l’obésité.

L’obésité, qui concerne 15 % des adultes français selon l’étude ObEpi-Roche 2012, est marquée par un fort gradient social. De précédentes enquêtes ont montré que sa prévalence était quatre fois plus élevée dans les ménages aux revenus les plus faibles par rapport à ceux ayant les revenus les plus élevés. Quelles sont les raisons de cet écart ?

En effet, l’enquête ObEpi-Roche a montré un lien très clair en France entre la précarité sociale (reflétée notamment par le revenu, la catégorie socio-professionnelle et le niveau d’étude, toutes ces composantes étant corrélées) et la prévalence de l’obésité, corroborant de nombreuses autres études dans le monde. Par exemple en 2012 en France, 16,7 % des ouvriers étaient obèses, contre seulement 8,7 % des cadres supérieurs. La relation avec le revenu est également linéaire et négative. Les mécanismes à l’origine de ces associations sont variés et complexes, mais sont très probablement principalement associés à l’alimentation. On sait qu’il existe une relation inverse entre le coût énergétique des aliments et leur coût financier. Ainsi, des aliments gras et sucrés sont en moyenne plus abordables que les aliments à haute valeur nutritionnelle (comme les fruits et les légumes) et sont donc privilégiés par les ménages les plus pauvres. Des études ont également montré que les personnes ayant un niveau d’éducation élevé sont plus soucieuse de leur santé et de leur mode de vie. L’environnement de vie interfère également dans cette relation.


Pourquoi l’étude NutriNet-Santé s’est-elle plus particulièrement intéressée au cadre de vie ?

L’étude NutriNet-Santé a la particularité, par rapport à d’autres études de cohorte prospectives, de disposer d’information précise sur le lieu de résidence des participants. Cette information est cruciale pour les chercheurs, car elle permet d’associer des comportements et des états de santé individuels à des caractéristiques de l’environnement de résidence, et ainsi de pouvoir tester statistiquement différentes hypothèses relatives aux liens entre environnement de vie et santé. C’est ce que nous avons fait, en cherchant à savoir dans quelle mesure l’environnement socio-économique du lieu de résidence était associé au risque d’être en surpoids ou obèse, à différentes échelles territoriales.


Vous dites que l’obésité est aussi liée à des facteurs culturels, sociaux voire géographiques. L’alimentation et l’activité physique ne seraient donc pas les seuls responsables de l’épidémie d’obésité ?

L’alimentation et l’activité physique sont bien les deux principaux déterminants directs du bilan d’énergie positif à l’origine de la prise de poids. Ce qui reste davantage discuté, c’est la nature des déterminants de l’alimentation et de l’activité physique qui sont nombreux et intriqués ! Il faut différencier les facteurs individuels (démographiques, sociaux, culturels) et les facteurs d’environnement (relatifs à l’habitat, les transports, le type de commune, etc.). Ce qui intéresse particulièrement le géographe, c’est que dans les modèles statistiques, on constate que la part résiduelle de l’obésité qui n’est pas expliquée par les facteurs individuels présente une structuration spatiale nette. La cartographie de cette structuration révèle des contextes spatiaux, dans lesquels les niveaux d’obésité sont donc variables, même après avoir tenu compte des principaux facteurs individuels. On en conclut qu’une partie des déterminants des comportements favorisant l’obésité relève nécessairement de ces contextes.


Comment ont été sélectionnés et classifiés les participants à l’étude ?

La cohorte NutriNet-Santé a été lancée en mai 2009 et implique une large population d’adultes volontaires. Elle intègre aujourd’hui plus de 171 000 personnes (il est d’ailleurs toujours possible de participer : https://etude-nutrinet-sante.fr/). Sur internet, les « nutrinautes » remplissent des questionnaires concernant la consommation alimentaire, l’activité physique, l’état de santé, etc. C’est l’Equipe de recherche en epidémiologie nutritionnelle dirigée par Mathidle Touvier qui a en charge l’organisation et la valorisation scientifique de cette étude. Dans notre travail récent sur la géographie de l’obésité, nous avons utilisé une partie seulement de cet échantillon, regroupant 70 000 nutrinautes. C’est déjà tout à fait considérable pour une étude française.


Vos analyses confirment que la probabilité pour une personne d’être en situation de surpoids est très fortement liée au niveau de précarité de son environnement de résidence. Comment l’expliquez-vous ?

En effet, le premier résultat de l’étude confirme que le lien entre la probabilité pour une personne d’être en situation de surpoids et le niveau de précarité sociale de son quartier de résidence (mesuré à travers un indice complexe intégrant le revenu médian, le taux de chômage, le taux d’ouvriers et taux de cadres supérieurs) était positif. Ceci est déjà connu mais confirmé dans cet échantillon de population. Là encore, les mécanismes sont complexes (pas toujours directs), et de multiples facteurs entrent en jeu et interagissent. En théorie, on considère que les caractéristiques de l’environnement de vie (qui comprend à la fois l’environnement bâti et l’environnement social) influencent les comportements liés à l’obésité (qualité de l’alimentation et niveau d’activité physique) et le manque de sommeil. Les quartiers les plus défavorisés sont considérés comme étant en moyenne moins favorables à des comportements sains (paysage alimentaire moins diversifié, aménagements urbains moins favorables à la mobilité active, niveaux d’esthétique et de criminalité plus élevés, etc.). Le niveau de défaveur sociale des quartiers apparaît finalement comme un bon indicateur de ces différentes composantes obésogènes.


En août dernier, une grande analyse baptisée Helix soulignait que l’environnement bâti, mais aussi la pollution et le tabagisme pouvaient déclencher l’obésité. Selon cette étude, les enfants qui vivent dans une région densément peuplée, avec moins de parcs et moins de transports en commun, ont des IMC plus élevés parce qu’ils ont moins d’activité physique. Partagez-vous ce point de vue ?

Dans leur article publié en 2020 dans Environmental health perspectives (Vrijheid et al., 2020), les auteurs indiquent en effet que les enfants vivant dans des zones densément peuplées présentaient des IMC et des pourcentages de masse grasse plus élevés qu’ailleurs, ce qui est a priori plutôt contradictoire avec nos propres résultats. Il faut néanmoins noter que les déterminants des comportements liés à l’obésité ne sont pas systématiquement les mêmes chez les enfants et chez les adultes, et notre étude ne concerne que les adultes. Une autre explication à envisager, comme les auteurs l’expliquent eux-mêmes, tient à la variété de méthodes de quantification de l’environnement bâti (ce qui rend les études parfois difficilement comparables) et de l’absence de considération de facteurs de confusion ou de modération, comme les caractéristiques de l’environnement alimentaire ou, précisément, de l’environnement socio-économique (dans leur échantillon, les zones les plus denses sont peut-être les plus précaires). Par ailleurs, l’analyse Helix montre une relation cette fois négative entre la densité de services et l’IMC, mais autour de l’école et non dans l’environnement résidentiel, ce qui est plus cohérent avec les notions les plus communément admises actuellement par la communauté scientifique.


Quels sont les principaux nouveaux enseignements démontrés par l’étude ?

Au-delà du fait d’avoir confirmé l’existence d’un lien entre précarité de l’environnement de résidence et risque d’être une personne en surpoids dans un large échantillon d’adultes, notre principal apport a été de montrer que ce lien variait en intensité en fonction du contexte urbain : particulièrement fort dans les banlieues des grandes aires urbaines (notamment dans la petite couronne parisienne), faible ou nul en milieu rural ou périurbain, et moyen dans les villles-centres (une ville-centre correspondant à la plus grande ville d’une agglomération).


Avez-vous établi des hypothèses pour expliquer ces différences de relation entre précarité et surpoids ?

Les effets de contexte agissent à plusieurs niveaux. A l’échelle du quartier, ces effets concernent l’influence de l’environnement situé à proximité directe du lieu de résidence. Mais à une échelle supérieure, il faut aussi tenir compte de la position relative du quartier au sein de l’ensemble du système urbain et de sa hiérarchie : deux quartiers de même niveau de précarité peuvent être situés dans des contextes urbains très différents : l’un en centre-ville d’une grande ville, l’autre dans la couronne périurbaine d’une ville moyenne. Les implications en termes d’accessibilité, de distances aux bassins d’emplois, aux transports en commun, à la densité de services, sont considérables et influencent les comportements liés à l’obésité. La géographie de l’obésité est donc complexe car elle intègre plusieurs échelles dans ses mécanismes.


Selon les résultats d’une très récente étude réalisée par l’université de Baylor, aux Etats-Unis, les enfants périurbains présentent en moyenne 65% de graisse corporelle de plus que les enfants ruraux. Ce chiffre correspond-il à vos résultats ?

Il est difficile de comparer car nous n’avons considéré que des adultes, à partir de leur IMC et non du pourcentage de graisse corporelle. Mais nous avons également constaté que la proportion de personnes en situation de surpoids était plus élevé en milieu rural qu’en zone périurbaine, que ce soit en grande couronne parisienne ou en province. On distingue clairement une augmentation de ce pourcentage en fonction du gradient d’urbanité.


Vos données sont-elles susceptibles d’aider les politiques d’aménagement urbain et de santé publique en identifiant des contextes territoriaux particulièrement à risque ?

Oui tout à fait, notre étude montre une hétérogénéité spatiale des déterminants environnementaux de l’obésité, impliquant que certains contextes territoriaux pourraient réagir de façon différenciée à une même intervention visant à combattre l’obésité. Nos résultats indiquent que les banlieues des grandes villes pourraient constituer des territoires prioritaires, en particulier les banlieues modérément désavantagées. Plus largement, cette vision locale des déterminants de la santé tend à maximiser l’efficacité des interventions publiques, qu’elle relèvent de l’aménagement du territoire ou des messages de santé publique.


De futures études pourraient-elles approfondir ces conclusions ?

Il faut continuer ces analyses en intégrant de nouvelles dimensions environnementales (caractéristiques de l’environnement bâti) pour tenter de mieux comprendre la complexité des relations entre ces multiples composantes spatialisées. Une autre perspective est d’étudier ces relations entre environnement de vie et obésité de façon longitudinale (ce qui est possible dans la cohorte NutriNet-Santé) pour pouvoir mettre en évidence de réels liens de causalité et pas seulement de corrélation.


Aujourd’hui en France, un débat s’installe sur l’importance de la prise en compte de la santé environnementale pour mieux affronter les maux dus à notre façon de vivre. La question du contexte urbain doit-elle s’intégrer dans cette réflexion ?

Depuis les années 1990, les géographes de la santé et les épidémiologistes multiplient les preuves d’un lien fort entre l’environnement de vie et les comportements individuels liés à la santé, et notamment l’alimentation et l’activité physique. L’aménagement de l’espace urbain constitue donc un enjeu de santé publique essentiel. Les inégalités sociales de santé s’expriment distinctement dans l’espace, comme l’a redoutablement révélée la crise sanitaire actuelle (la surmortalité liée à la Covid est plus forte dans les zones les plus précaires, de mêmes que les comorbidités, dont l’obésité comme nous l’avons confirmé). Aménager intelligemment l’espace pour favoriser les modes de vie, c’est donc aussi lutter contre les inégalités sociales.




Propos recueillis par Philippe PALAT

(1) Ladyss : Laboratoire dynamiques sociales et recomposition des espaces du CNRS.

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